Dictée : seules les personnes nées avant 1970 arrivent à trouver cette faute d’orthographe cachée, « Ça en dit long sur ce qu’on apprend aux jeunes aujourd’hui »

Une dictée datant de 1965 soumise à 28 élèves de troisième dans un collège de l'Essonne a produit un résultat édifiant : un seul élève a réussi à identifier la faute volontairement glissée, une erreur portant sur l'emploi du subjonctif. Un fossé générationnel que les personnes nées avant 1970 mesurent immédiatement, quand les statistiques nationales confirment une dégradation massive du niveau en orthographe depuis plusieurs décennies.

C'est une expérience simple, presque banale dans sa conception, qui dit pourtant beaucoup. Une professeure d'un collège de l'Essonne a soumis à ses élèves de troisième un texte de dictée rédigé en 1965. Dans ce texte, une faute avait été glissée intentionnellement : un subjonctif mal employé, le genre d'erreur qu'un correcteur du brevet des années 1960 aurait repérée en quelques secondes.

Résultat : 1 élève sur 28 a trouvé. Les 27 autres n'ont rien vu. Ou plutôt, ils n'avaient pas les outils pour voir.

Le subjonctif, révélateur d'un fossé générationnel

Claudine M., ancienne correctrice du brevet, ne cache pas sa consternation. Pour elle, la capacité à identifier une faute sur le subjonctif ou la concordance des temps n'est pas une question de talent particulier. C'est une question d'exposition, de répétition, d'entraînement. Les personnes nées avant 1970 ont été formées dans un système scolaire où la dictée était pratiquée régulièrement, où les règles de grammaire étaient mémorisées, corrigées, révisées. Le subjonctif n'était pas une curiosité grammaticale : c'était une réalité quotidienne de la langue écrite.

Aujourd'hui, ce même exercice produit un résultat qui parle de lui-même. Un seul élève sur toute une classe identifie l'erreur. Et ce n'est pas une question d'intelligence ou de motivation. C'est une question de ce qu'on enseigne, et surtout de ce qu'on n'enseigne plus.

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Information
La faute glissée dans la dictée de 1965 portait sur l’emploi du subjonctif, une notion grammaticale dont la maîtrise a considérablement reculé chez les jeunes générations selon les enseignants interrogés.

La perte des heures de français depuis 1968

Les chiffres posent la question en termes concrets. Depuis 1968, les emplois du temps scolaires ont perdu 500 heures de français. Cinq cents heures qui représentent autant de dictées non faites, de règles non vues, de conjugaisons non pratiquées. Ce n'est pas un détail de calendrier : c'est une réforme silencieuse qui a modifié en profondeur la relation des élèves à la langue écrite.

La professeure de l'Essonne, qui a conduit l'expérience, ne pointe pas les élèves du doigt. Elle pointe un système qui a progressivement réduit la place de l'orthographe dans l'apprentissage, au profit d'autres compétences jugées plus prioritaires à différentes époques.

Les statistiques confirment une dégradation continue

Les chiffres disponibles sur le niveau en orthographe des élèves français dessinent une courbe sans ambiguïté. En 1987, 33 % des élèves de CM2 faisaient plus de 15 fautes lors d'une dictée de référence. En 2021, cette proportion atteignait 90 %. Soit presque trois fois plus d'élèves en grande difficulté en l'espace de trente-quatre ans.

90 %
des élèves de CM2 faisaient plus de 15 fautes en dictée en 2021, contre 33 % en 1987

Ces données ne sont pas des impressions de vieux professeurs nostalgiques. Ce sont des mesures comparables, sur les mêmes types d'exercices, avec les mêmes critères. Et elles montrent que la maîtrise de l'orthographe grammaticale, celle qui inclut les accords, les conjugaisons et l'emploi du subjonctif, a reculé de façon spectaculaire. La comparaison entre générations n'est donc pas un procès d'intention : elle repose sur des faits documentés.

Inégalité d'outils entre générations

Ce que révèle l'expérience de l'Essonne, c'est aussi une inégalité d'outils intellectuels entre générations. Les personnes nées avant 1970 disposent d'une grammaire intériorisée, acquise par la répétition et la correction. Les élèves d'aujourd'hui, eux, n'ont souvent pas eu accès à ce même socle. Ce n'est pas leur faute. Mais les conséquences sont réelles : dialogue difficile entre générations, incompréhensions dans les écrits professionnels, sentiment de déclassement culturel pour ceux qui perçoivent la distance entre ce qu'ils savent écrire et ce que la langue exige.

On peut faire un parallèle avec d'autres domaines où les règles changent sans que tout le monde soit prévenu. Comme pour la limitation à 80 km/h sur les routes départementales, les nouvelles normes ne sont pas toujours accompagnées d'une transmission claire des repères qui permettent de s'y retrouver.

Ce que les enseignants recommandent pour remonter la pente

L'expérience conduite dans l'Essonne n'est pas seulement un constat. Elle a alimenté une réflexion sur ce qu'il serait possible de faire pour inverser la tendance. Les enseignants qui observent cette dégradation depuis des années convergent vers plusieurs pistes concrètes.

La première, et la plus simple, est de réintroduire la dictée de façon régulière dans l'enseignement, avec une approche constructive plutôt que punitive. Non pas pour sanctionner les erreurs, mais pour les rendre visibles, discutables, corrigeables. Des dictées hebdomadaires, des lectures collectives, des ateliers de correction interactive : autant de pratiques qui permettent aux élèves de développer leur sens de la langue par l'usage répété.

La deuxième piste concerne la formation. Améliorer la formation continue des enseignants sur ces questions grammaticales permettrait de redonner une place centrale aux règles d'accord, de conjugaison et de syntaxe dans les classes. Le subjonctif, les accords de participes passés, la concordance des temps : ces notions ne peuvent pas être considérées comme des options pour les élèves qui veulent progresser.

Ateliers intergénérationnels et autocorrection

Une idée moins conventionnelle mérite d'être mentionnée : l'organisation d'ateliers intergénérationnels, associant des personnes nées avant 1970 et des jeunes élèves. L'idée est de permettre une transmission directe, informelle, de compétences grammaticales que l'école n'a pas eu le temps ou les moyens de transmettre. Ce type d'initiative, encore marginal, repose sur quatre axes simples : répéter, corriger, lire, écrire.

L'encouragement à la relecture et à l'autocorrection complète ce dispositif. Apprendre à relire son propre texte avec un regard critique, à chercher soi-même les erreurs potentielles, à douter de sa propre orthographe avant de valider : c'est une habitude qui se construit, et qui peut changer profondément le rapport d'un élève à la langue écrite.

Ces questions de transmission entre générations traversent d'ailleurs d'autres domaines de la vie sociale. Les seniors qui conduisent encore régulièrement et les conducteurs plus jeunes ne partagent pas les mêmes repères, les mêmes apprentissages, les mêmes réflexes. Le fossé entre générations ne se limite pas à l'orthographe. Mais l'orthographe, elle, a au moins le mérite de le rendre visible en une seule dictée.

À retenir
Quatre axes sont recommandés par les enseignants pour améliorer le niveau en orthographe : répéter les exercices, corriger de façon interactive, lire régulièrement à voix haute en classe, et écrire davantage sous toutes ses formes.
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